8 août 2017

La fontaine de jouvence

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Soirée du mois de juillet, 20h. La nappe de chaleur de la journée meure doucement, le soleil ne fait plus qu’effleurer les sommets et les épaules de tous s’allègent enfin. C’est comme une immense expiration silencieuse, poussée par la montagne tout entière, après des heures d’apnée.
Sous le jour baissant, la place du village attend patiemment son heure. Sur le poteau à l’entrée, on peut voir une modeste feuille de papier, imprimée à la hâte. Dessus, en lettres capitales : « Guinguette de Sainte Marguerite – Venez nombreux ! »
20h30. Les premiers sont arrivés, rafraîchis après la douche, les messieurs aux chemises légèrement humides et les dames avec les pointes de cheveux encore mouillées se balançant au rythme de leurs pas. Ils prennent place sur les chaises disposées autour de la piste de danse, et alors on aperçoit leurs visages gravés par le temps, la peau burinée par le soleil. Et au milieu de tous ces corps tassés par les années et de ces chevelures clairsemées, il y a elle.
Ses cheveux abondent en couleur et en boucles, sautillent sur ses épaules tandis que ses pieds chaussés de petites baskets à la mode avancent rapidement. Son teint est pâle, elle ne bronze pas trop et de toute façon, cela se voit qu’elle n’est pas d’ici. Sa peau possède encore une douceur toute juvénile. Au milieu de toutes ses robes fluides, le bleu de son jean moulant fait un peu tâche ; heureusement, le drapé de son haut couleur crème rend le tout un peu plus acceptable.
Sous l’emprise d’une gêne croissante, ses yeux encore neufs cherchent une table vide et elle s’avance de sa silhouette solide, sûre, infatigable. Tous ces petits détails, qui font qu’elle est jeune et qu’ils sont vieux, elle sent leurs regards lui murmurer à l’oreille. Ils ne montrent pas tous leur antipathie, mais elle est sait que tous en ressentent un peu, même involontaire, même s’ils n’ont rien contre les jeunes d’habitude. Elle regrette un peu d’être venue, elle sait bien qu’elle n’est pas vraiment à sa place, mais cela faisait plaisir aux grands-parents…
23h00. Ils l’ont peu à peu oublié, et elle fait tout pour ne pas se rappeler à leur bon souvenir. Discrètement, elle observe les premiers qui décident de s’aventurer sur la piste de danse, au son de l’accordéon, et l’ambiance s’envole peu à peu, ça y est, elle a disparu.
Ebahie, elle les voit alors tels qu’ils le sont vraiment. Pas de gentils grands-pères qui vont acheter le pain, pas de douces mamies qui cuisinent des gâteaux parfumés. Ils ne jouent plus leurs rôles de seniors qu’on ne considère plus vraiment, plus du tout, ombres effacées à qui il convient de faire traverser le passage piéton, chez qui venir déjeuner le dimanche midi, qui font lever les yeux aux ciels face à leur naïveté de personne âgée. Non, ici, ils sont humains, tout simplement.

00h00. La transformation s’achève. Incroyable… Les couples d’amoureux s’étreignent sur la piste, au rythme des chansons de Claude François, et se sourient. Les cheveux se recolorent, les corps mincissent et grandissent, les mouvements se font plus rapides, les rires plus francs, les voix plus claires. Brigitte Bardot, 31 ans, semble être là, ondulant dans sa marinière, et plus loin, le jeune Alain Delon fume une énième cigarette.
Emue, elle est finalement heureuse d’être venue. Ils sont si spectaculaires, loin des problèmes qu’ils connaîtront dans 35 ans.
Sous la nuit étoilée, dans l’ambiance insouciante, ils revivent leur jeunesse.
Beaux.


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